• Chapitre 6

     

     

    Débarrassée des examens du premier trimestre, Cordélia Oberkamft enfonça son turban Miuccia bleu nuit sur ses longs cheveux noirs. Le satin, en plus d’être l’incontournable des défilés de l’hiver, mettait parfaitement en valeur son teint abricot.

    Au petit matin, la neige avait déployé son épais manteau blanc sur l’ensemble de l’arrondissement parisien et l’adolescente, très excitée à l’idée de patiner au parc Monceau, avait été incapable de fermer l’œil.

    Cordélia se dirigea vers la porte de son immense chambre, située à l’Hôtel Keppler, et s’assura que la suite fut bien déserte. Laisser traîner ses oreilles, non loin d’être son passe-temps favori, était devenu un rituel quotidien. Il en était de même pour l’observation détaillée de son corps face à l'ancien miroir vertical. Ses lèvres glossy  se pincèrent à la vue de ses formes mises en valeur par son caraco.

    Les coussins jaunes poussin qui d’ordinaire égayaient le gris de son dessus de lit lui donnèrent subitement la migraine. Sans comprendre comment, elle s’effondra à genoux face au WC et plongea la tête dans la cuvette. À l’instant même où l’acidité gagna sa gorge, ses bouffées d’angoisse s’éclipsèrent.

    Scarlett Van Büren tambourina contre la porte de la suite numéro cinq. Elle venait de passer une heure coincée dans les bouchons entre l’arc de triomphe et les Champs-Elysées. Pester contre les chauffeurs de taxi à l’origine de ce désordre n’avait en rien arrangé la situation.

    Frigorifiée, elle avait dû renoncer à ses macarons dominicaux.

    Elle ramassa la clef cachée sous le paillasson en poils de sanglier et jeta sa fourrure sur la banquette écrue des Oberkamft.

    — Pas de brunch en famille ce matin ? l’interrogea Scarlett. Elle sifflotait du Kim Carnes depuis le salon. Elle savait que son amie trouvait son répertoire musical kitsch, mais les tubes du moment ne l’avaient jamais intéressé. Elle les trouvait grossiers, redondants et tout simplement rasoirs !

    Cordélia s’essuya la bouche et déverrouilla la salle de bains.

    — Non. Maman devait accompagner Edgar à la gare ce matin. Exposition, je crois…

    Edgar Schinasi, trente-deux ans, jeune compagnon de Judith Oberkamft et photographe, passait la plupart de son temps à squatter leur loft, lorsqu’il ne voguait pas au Népal ou au Mozambique. Il concentrait tout son art dans l’exposition de photographies qu’il voulait dénonciatrices. Il y a tout juste un an, elle les surprit par mégarde dans la baignoire alors que les bulles de savon avaient presque entièrement disparu.

    Heureusement qu’Hippolyte, son petit frère de huit ans, était là pour la divertir avec ses drôles d’expériences et ses farces en tous genres.

    Si seulement les choses avaient pu s’arrêter là…

    Mais cette dernière paraissait prendre un malin plaisir à batifoler sous les yeux de sa fille. Le père de Cordélia, quant à lui, compositeur de renoms, s’était envolé le jour de son cinquième anniversaire pour New York. Parfois, elle recevait de sa part une carte postale imbibée du parfum de sa nouvelle femme, une Américaine de la haute.

    Scarlett déboutonna le col de sa chemise, ôta ses chaussures et s’étala telle une étoile de mer sur le lit XL.

    Ses grands yeux ronds s’arrêtèrent sur le visage pâle de Cordélia pour la fixer avec inquiétude.

    — Cordy, tout va bien, n’est-ce pas ?

    La jeune fille hocha la tête.

    Les lèvres tremblantes, elle dut faire un effort inouï pour étouffer un sanglot.

    — Croix de bois, croix de fer ?

    Cordélia feinta un crachat puis serra la main de sa meilleure amie.

    — Si je mens, je vais en enfer !

    Les sifflements du vent s’engouffrant dans la cheminée victorienne ne parvinrent pas à masquer les chants de Noël, que Victor le concierge rediffusait chaque année.

    — Voilà pourquoi J’ A D O R E les fêtes ! dit d’un ton enjoué Cordélia en insistant sur toutes les syllabes du mot j’adore. Victor fredonne, l’odeur de résines parfume le salon et l’on peut enfin se pelotonner des heures entières sous la couette, un  pot de Ben & Jerry’s à la main.

    Son sourire béat rehaussa joliment ses pommettes rosées.

    Elle s'évertuait à cacher son mal-être.

    Un peu trop facilement à vrai dire.

    Pourtant, les sifflotements de Victor lui avaient bel et bien permis de balayer ses vilaines pensées.

    Le ventre de Scarlett grogna. Elle mourrait d’envie de croquer dans un bon pain aux raisins. Loin d’être comme son amie, les fêtes de fin d’année ne la mettaient pas de bonne humeur. Ses deux demi-sœurs monopolisaient constamment l’attention des convives et jouaient de leurs charmes auprès de leurs cousins au sixième degré. Tandis que son père se pavanait avec sa dernière épouse, une nouvelle riche.

    De plus, ces festivités lui rappelaient le départ de sa soeur pour le York et la commémoration d’un autre repas en son absence.

    Finalement, la vie au pensionnat était une partie de tarte à côté.

    De temps à autre, cette dernière lui envoyait un bref texto, lui racontant son immersion au cœur des jeunes prodiges britanniques sans revenir parmi les siens pour autant. Elle avait dû tirer un trait sur les soirées d’hiver où elles s’amusaient à couvrir leur sapin de guirlandes pharaoniques en se gavant de puits d’amour à en tomber malade.

    Bien que Cordélia soit sa meilleure amie, elle ne pouvait se résoudre à le lui confier.

    — Papa a réservé une table chez Maxim’s pour mon anniversaire. Sûrement pour parler d’affaires avec un de ses futurs investisseurs potentiels. Ce sera d’un ennui ! Dis, tu viendras ?

    Naître un vingt-cinq décembre apportait son lot d’avantages comme recevoir deux fois plus de cadeaux, mais aussi son lot d’inconvénients puisque la jeunesse parisienne partait à l’autre bout du continent ou bien se cloîtrait en famille, au troisième étage de leur sublime appartement, à manger de la dinde ou du chapon.

    Elle plaça alors sa main osseuse sur sa tempe, lança un « Oui, mon capitaine ! », fit coulisser l’échiquier du salon et en extirpa des Ricola ainsi que des Camel neuves. Elle fourra deux sucreries dans sa bouche, l’orange menthe remplaçant in extremis le goût âcre qui dominait encore sa gorge, et s’alluma une cigarette.

    Elle lui tendit la boîte.

    — Ne risque-t-on pas de s’en rendre compte ?

    Cordélia haussa les épaules. Il s’agissait d’une situation d’urgence après tout, cela valait bien le coup de se faire attraper.

    Elle brancha la stéréo, se hissa sur le canapé et rappa les premières notes du dernier morceau d’IAM.

    — Qui aurait pu prétendre que l’on puisse écouter cette musique provocatrice ?

    Cordélia fit la moue avant de lui adresser un sourire ultra Bright des plus étourdissants. Elle empoigna un des coussins de la bergère en toile et le lui jeta à la figure.

    — Viens !

    L’adolescente à la silhouette longiligne la fit tournoyer sur place.

    Lorsque Scarlett retrouva son équilibre, elle se trouvait face au sapin rouge et or sous lequel se tenait une paire de patins. Cordélia s’empara de l’enveloppe cartonnée.

    Pour Cordy. E.

    — Et si on allait les essayer ? proposa Scarlett d’un ton détaché, tout en humant une bouffée de fumée.

    Frigorifiées, elles atteignirent le parc.

    Les arbres dénudés et le lac gelé semblaient figés dans le temps.

    Mais cette scène lui semblait des plus romantiques.

    Peut-être était-ce dû au fait que Scarlett y avait échangé son premier baiser ?

    Juste sur ce petit pont d’où pendaient une multitude de stalactites.

    Cordélia glissa le long de la colonnade avant d’achever son parcours par une pirouette parfaitement exécutée. Si cette dernière n’avait pas orchestré sa rencontre avec ce cher Auguste Saint André, jamais elle n’aurait pu connaître pareil bonheur. Aujourd’hui encore, elle parvenait à sentir son souffle mentholé sur ses lèvres. La tâche, pourtant, ne fut pas simple. Elle lui devait une fière chandelle.

    — Si je fais, un pas de plus je sens que je vais m’écrouler, gémit Cordy.

    Scarlett tata ses poches et en extirpa son portefeuille en peau de crocodile. Il lui restait suffisamment de monnaie pour sustenter deux estomacs affamés.

    — Et si j’allais nous chercher deux flat Wight ? rit Scarlett.

    Groguie et dépourvue d’odorat, Cordélia s’installa sur le banc faisant face aux colonnades. Même si le froid carnassier asséchait sa peau, il ne l’atteignait pas. Elle ne songeait qu’à ôter ses patins et s’exiler en Crète ou en Grèce, là où la chaleur réchaufferait ses muscles tuméfiés.

    Cette maudite paire venait de lui gâcher sa matinée.

    En réalité, les patins n'y étaient pour rien dans son changement d’humeur.

    C’était ce mot, d’une gentillesse qu’elle trouvait pathétique et carrément exagérée, laissé par Edgar qui l’irritait.

    Les cris de la jeunesse parisienne finirent par l’apaiser.

    Elle en oublia  Sainte-Bernadette, ses artistes incompris et ses filles de politiciens véreux qui n’aspiraient qu’à une chose : bâtir leur empire.

    Le voulait-elle ?

    Sûrement pas !

    Son charme fou ferait d’elle la future femme d’un homme d’affaires ou d’un sénateur, assurait sa mère.

    Du moment qu’elle soit belle et qu’elle sache se taire…

    Dommage pour elle, Cordélia avait de tout autre projet.


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