• Chapitre 5

     

     

     

    Bo assise en tailleur au beau milieu de la salle commune enfila, une triple paire de chaussettes éponge. Plus tôt  dans la journée, Roger avait allumé un feu. Ses flammes rouge et or crépitaient mais, peinaient à réchauffer l’immense pièce.

    Les nuits, de plus en plus fraîches, annonçaient la venue de l'hiver. Bientôt il neigerait. Mais Bo ne s’en souciait guère trop obnubilée à s'empiffrer de Gyozas au poulet et aux légumes envoyés par son père. Ce dernier dirigeait l'une des plus grosses chaînes de restaurants de Guangzhou. Si tout allait bien, elle pourrait même espérer y travailler cet été. Les membres du staff organisaient un jeudi par mois leur coupe de football, un chou en guise de balle. Ce jeu créait la jalousie auprès du restaurant voisin qui ne voyait pas d'un très bon œil cette popularité soudaine auprès des habitants. Cette relation se dégrada davantage lorsqu'au beau milieu d'un coup franc le légume avait terminé sa trajectoire contre la fenêtre de la devanture des Ming.

    Trempée jusqu’à l’os, Bo venait de claquer la totalité de ses économies dans le coffret collector des New Kids on the Block et avait attendu des heures sous le préau en taules de la poste que la camionnette de livraison pointe le bout de son nez. Un gant en laine en moins,  le talon de son mocassin gauche coincé dans un des pavés grisâtres, elle dut lutter pour ne pas perdre l’usage de ses membres. Elle tenta d’oublier la douleur en observant un couple éméché, relié par une écharpe bicolore qui essayait de se becter. Il ne manquait plus que le bisou d'esquimau et l’on entrerait dans le cliché le plus total.

    Écoeurée, elle porta son intérêt sur une affichette placardée contre un poteau électrique. Le visage innocent de Victoria Saint Léger surplombait la feuille A4. Trois mois déjà que l'adolescente avait été aperçue pour la dernière fois. Était-elle morte ? Le temps filait et les chances de la retrouver vivante s'amenuisaient. Pourtant, la vie suivait son cours. Les enfants continuaient de lécher leur sucette Pierrot Gourmand comme si de rien n'était tandis que leurs parents voguaient à leurs occupations. Bientôt les bouteilles de lait ôteraient son joli minois même dans les  villages français les plus reculés.

    Toutefois, le jeu en valait la chandelle. Voir Joey McIntyre tapisser sur son pan de mur la ravissait infiniment. Et puis il était agréable de contempler ses ruelles dominées par l’effervescence à l’approche de Noël. Le Krach boursier de quatre-vingt-sept était bien loin des mémoires désormais.

    Elle avait repéré un groupe de troisièmes, les bras couverts de paquets, leurs longs cheveux camouflés sous d'imposants bonnets rouges vifs qui s'accordaient à la perfection avec leur rouge à lèvres. Elles dévisagèrent furtivement Bo puis continuèrent leur route comme si de rien n'était.

    — Ne ferait-elle pas partie de notre école ? Baragouina l'une d'elles dont le visage était aussi rond qu'un ballon de volley.

    — Que fait-elle ici à cette heure tardive ?

    — Elle est si bleue qu'on la confondrait presque avec un schtroumf, lança leur chef de file tout en sirotant un Macchiato caramel.

    — C'était très méchant Abigail.

    — Je sais et c'est pour cela que tu m'aimes, rétorqua la géante blonde.

    — Je la trouve plutôt mignonne moi !

    — Eh bien, tu n'as qu'à lui demander de sortir avec toi,  Giusy la Bög1.

    — Nettoie la moustache de lait de ta face de pet, sale garce, se vengea-t-elle piquer au vif.

    Son colis en poche, elle regagna le cœur léger Sainte-Bernadette, ne se souciant guère des examens qui approchaient à grands pas. L’agitation qui émanait des salles communes et de la bibliothèque pleine à craquer, pourtant, le lui rappelait sans cesse. Cordélia y mettait son corps et son âme et  cela se traduisait par une consommation excessive de nicotine et de caféine. Scarlett, quant à elle, s'était tout bonnement volatilisée.

    Si Monsieur et Madame Chan apprenaient qu’elle préférait se balader en ville plutôt que de réviser jour et nuit, l’amertume les consumerait. Leurs bouches ne s’ouvraient que pour vanter son intégration future et certaine à la Sorbonne.

    Elle s'allongea sur la moquette tissée et feuilleta son dernier achat. Même si le contenu était pauvre, ne lui apprenait rien de plus qu’elle ne savait déjà sur son groupe fétiche, elle ne regrettait pas le moins du monde cette longue attente. Et comme une nouvelle n’arrive jamais seule, ses orteils respiraient à nouveau et elle arrivait pile à l'heure pour lancer l'ultime épisode en date du Hit Machine. Lulu s'agitait comme un vers de terre.

    Les flammes dansaient le long de la cloison lorsqu’elle répondit à un test de personnalité sur les  New Kids on the Block. Elle fouilla dans son sac à dos pour en brandir une barre de Milky Way et un Bic.

    Les pensionnaires obsédées par leurs révisions avaient déserté le poste de télévision et Bo profitait de ce calme légendaire pour y faire tout ce qu’elle n’oserait faire habituellement. Ainsi, elle avait liquidé une bonne partie du distributeur, mise le volume du téléviseur au maximum et elle se grattait même le haut du dos avec une règle en bois.

    De quoi faire pâlir les plus chétives d'entre elles.

    Elle entama même un monologue avec Goofy, le chat de leur chargée de dortoir !

    Le hululement d’un grand-duc l’a surpris. La lune perçait le ciel obscur de son halo argenté. Il ne manquait plus que les glapissements des renards ou le son des pop-corn éclatant dans le micro-onde pour qu’elle se croie dans un film d’horreur.

    Bo pencha la tête en avant, coinça ses cheveux raides comme des baguettes dans un foulard qu'elle noua en deux et commença à répondre au questionnaire.

    Quelle chanson choisiriez-vous lors de votre premier rendez-vous en amoureux ?

    1. A) "Endless Love" - Lionel Richie et Diana Ross
    2. B) "You're the one that I want" - Olivia Newton John et John Travolta
    3. C) "The way we were" - Barbara Streisand
    4. D) "Take my breath away" - Berlin
    5. E) "The time of my life" - Bill Medley et Jennifer Warnes

    Bo mordilla dans la gomme de son crayon. Adoptant la position de la chandelle, elle essayait de répondre le plus honnêtement possible. Ne craignant pas la crise de foie, elle croqua dans une deuxième barre chocolatée. Pourquoi se priverait-elle alors que d'autres s'empiffraient de Perkin Cake ?

    Un courant d'air s'engouffra dans la hotte faisant tressaillir les flammes orangées.

    — MESDAMES ET MESSIEURS, FAITES UN TONNERRE D’APPLAUDISSEMENT POUR LE GROUPE QUE VOUS ATTENDEZ TOUS : LES NEW KIDS ON THE BLOCK ! Brailla Charlie dans son micro.

    Les premières notes de Step by Step s'entonnèrent.

    — Oh mon dieu ! Oh mon dieu ! Rugit Bo Chan littéralement en extase.

    Step by step

    Ooh baby

    Gonna get to you girl

    Step by step

    Ooh baby

    Really want you in my world

    JOEY, JOEY ! hurla-t-elle derrière le poste, tout en tapant ses poings maigrelets contre le sol duveteux. L'apparition de l'idole provoqua une vague d'hystérie au sein du public. L’adolescente tituba et manqua de s'évanouir.

    Un flash info arrêta net la déferlante de cris et la retransmission de l’émission.

    — Le canton est en émoi, balança l'animatrice au teint lumineux. Plus tôt dans la journée, un chasseur a retrouvé un tronc et un buste de sexe féminin. Si l'identité de la victime demeure encore inconnue tout comme la cause de sa mort, la gendarmerie déclare s'activer fortement pour faire la lumière sur cette affaire.

    Abasourdie, la larme à l’oeil, Bo ne parvenait pas à détacher son attention de l'écran. Le détraqué qui errait dehors n’avait rien à voir avec son changement d’attitude. Elle savait bien à qui songeait  la majorité des médias et des habitants à ce moment même : Victoria Saint Léger.

    Mais cela ne l’atteignait pas. Non. Bien au contraire.

    Si cette fan inconditionnelle des New Kids on the Block pleurait, c’était bien parce que pour la toute première fois, elle était certaine de louper la meilleure prestation du groupe de tous les temps.

     

    1Insulte homophobe des pays nordiques à l’adresse d’une femme homosexuelle




  • Commentaires

    1
    Mercredi 2 Août à 12:36

    Merci pour cette nouvelle page que je lis avec toujours autant de plaisir. Bonne après-midi.



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