• Chapitre 3

     

     

     

    Cordélia Oberkamft caressait les initiales dorées H.B. gravées dans la couverture en piteux état. Avant-gardiste et fille de la joaillière Oberkamft, elle aimait contempler les bouches béates des jeunes chastes de Sainte-Bernadette.

    Avec un peu de chance, Bo ne se rendrait pas compte que son livre de psychologie manquait à l'appel.

    Pourquoi avait-elle dérobé ce livre ? Qu’allait-elle en faire ? Cherchait-elle à mettre un point sur les troubles alimentaires qui la rongeaient ?

    Elle pouvait affirmer une chose : toutes les collégiennes rêvaient de remplir un 85B, mais Cordélia n’y voyait que révulsion et autres sentiments du même genre. Son poids était devenu une réelle obsession. Elle triait les aliments, réduisait ses apports en viande pour compter chaque ingrédient qu’elle ingérait. Un véritable enfer à gérer au quotidien pour ne pas se faire prendre par un membre du corps enseignant. Ses efforts s’étaient soldés par une silhouette digne des défilés. Mais pour combien de temps encore ?

    L’excentricité l’avait-elle rendu ainsi ? Ou bien était-ce sa tante hippie, son modèle de toujours ? Cette célibataire endurcie à qui elle en voulait tant. Cette femme les avait quittés lâchement quelques années plus tôt. Au moment où Cordélia avait le plus besoin de son soutien, la trentenaire décida, d'acheter un bungalow sur la plage de Máncora et d’y poser définitivement ses valises. Loin des yeux, loin du cœur.

    Le parquet craqua et elle dissimula rapidement l'ouvrage sous le traversin. Sa lecture attendrait bien une journée supplémentaire. Peut-être même deux. Après tout, rien ne pressait. Était-elle vraiment malade ?

    — Mademoiselle Montaigue est attendue au bureau de la doyenne immédiatement, émana une voix fluette du haut-parleur.

    Jamais l'administration n'avait été aussi présente dans la vie quotidienne des jeunes filles que ces dernières semaines. Depuis la soudaine disparition de Victoria, les convocations s'enchaînaient et les règles s'étaient durcies. Ainsi, un couvre-feu avait été aménagé à vingt heures trente. Sans négociation possible. Un petit comité de bonnes élèves désapprouvait cette décision. Craignant d’être limité dans leurs révisions, celles-ci avaient manifesté leur mécontentement.

    Cordélia restait convaincue qu’il ne s’agissait que d’une fugue.

    La bibliothécaire dont les cheveux étaient noués en un chignon strict, fusilla Cordélia du regard lorsqu’elle fit tomber par inadvertance son exemplaire d'Histoire des civilisations antiques. Embarrassée, elle posa l'objet de son malaise sur l'imposante table en chêne massif.

    Une légère toile pendait le long des appliques murales en bronze datant du XIXème siècle. Ignorant l'araignée suspendue au-dessus de leurs têtes, un quatuor de secondes s'amusait à mimer des ombres chinoises contre les boiseries en noyer. De toute évidence, travailler ses cours ne préoccupaient pas ces petites rebelles, ni même l'ensemble des personnes présentes dans cette bibliothèque.

    — Puisque je t'ai dit que je l'ai entendu de sa propre bouche ! À ton avis pourquoi toutes ses plus proches amies défilent-elles une à une dans le bureau de la doyenne ? C'est parce qu'elles ont toutes un lien dans la disparition de Victoria. Elles ne veulent pas cracher le morceau par crainte de représailles, murmura une brune à lunettes qui peinait à cacher son appareil dentaire. Elle se mordit la lèvre inférieure lorsqu'elle remarqua que Cordélia la fixait avec intensité. Pourtant, la jeune femme avait l'intime conviction que cette petite langue de vipère espérait être entendue. Son imposante tignasse frottait l’affiche du Retour des morts-vivants placardée le matin même par le club de cinéma.

    — Mais de qui ? L'interrogea son interlocutrice.

    — Je n'en sais rien. Les profs ou bien Victoria elle-même. Crois-tu à ses airs de sainte nitouche et de timide maladive ? Ce n'est rien d'autre qu'un masque ! En réalité, elle a toujours eu l'âme d'un leader et si tu veux tout savoir, ça ne m'étonnerait pas…

    — Mesdemoiselles ! Les coupa brusquement la bibliothécaire. Cet emplacement est réservé aux étudiantes qui veulent travailler et se cultiver. Si cela n'est pas votre priorité, je vous saurai gré de bien vouloir quitter immédiatement les lieux.

    L'ambiance devenait de plus en plus malsaine à Sainte-Bernadette et jamais Cordélia n'avait autant désiré mettre les voiles qu'en ce jour. Elle étouffait. Plus rien ne la passionnait.

    Elle se balança sur sa chaise dans l'espoir de se détendre, mais les grincements brisèrent une fois de plus le silence. Le groupe d’amateurs de Jane Austen s'agaça.

    Oh non.

    Tout ce à quoi tentait d'échapper l'adolescente s'abattait finalement sur elle. Elle pria pour disparaître. Et ce pour l'éternité.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 27 Juillet à 21:31
    Toujours un plaisir de te lire.


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