• Chapitre 2

     

     

     

    Une culotte à pois dans une main et une rayée dans l'autre, Bo Chan avait retourné l'intégralité de sa chambre. Son sweat Poivre Blanc, sa montre Flik Flak et sa veste en jean XXL s'échappaient des tiroirs de la commode en bois brut. L’intégralité de sa lingerie de nonne était déversée sur le parquet ancien. Même ses magazines semblaient se faire la malle.

    Scarlett allait péter un câble quand elle verrait la pièce sens dessus-dessous. La colocation avait son lot de désagréments, comme d’avantages. Aujourd’hui, elle en subirait les aléas.

    Incapable de mettre la main sur sa télécarte, elle faisait et défaisait chaque recoin à l'affût d’un bout de plastique. Combien d'unités lui restaient-elles déjà ? Soixante ? Cinquante ? Tout ce qu'elle était parvenue à trouver était un vieux poster déchiré de Beverly Hills 90210. Mon dieu, comment avait-elle pu autant fantasmer sur Ian Ziering ? D’ordinaire, seuls les mauvais garçons comme Dylan McKay attiraient toutes les convoitises.

    Elle tomba également sur un cliché de famille. Elle lorgnait sur l’un de ses sept plats du Nouvel An chinois. Quel âge avait-elle ? Six ans ? Huit tout au plus ?

    Si elle ne la retrouvait pas, elle devrait téléphoner depuis le bureau réservé aux étudiantes à cet effet. Elle grimaça. L’odeur de moisi freinait chacune d’entre elles à s’y rendre.

    La Chine lui manquait terriblement. Il y a tout juste deux ans, ses parents avaient décidé de rentrer dans leur pays natal. Le fossé culturel avait eu raison d’eux. Ils l’avaient laissée là. Perdue au beau milieu de ces inconnus. Que disaient-ils déjà ? Ah oui, pour son épanouissement personnel ou plus exactement son avenir professionnel. Dès son diplôme en poche, elle pourrait les rejoindre. C'est peut-être pour cette raison, d'ailleurs, que Bo s'était éprise de ces boys band stupides. Leurs paroles légères et naïves l'aidaient à s'échapper du quotidien. Certes, quelques minutes, mais c’était toujours cela de pris. Elle était une des seules étrangères de l'école et sa différence faisait jaser. Parfois, elle se rêvait, métamorphoser en une petite souris, loin de tout regard. La mort dans l’âme, elle songea à la senteur des baozi, l’effervescence de Guangzhou et même à la décoration Western du Nanguan Cinema. Portait-elle le nom, jadis, d'une minorité ethnique chinoise ? Hors de question de se laisser abattre pour si peu !

    Elle inspira et se décida à faire l’impasse sur son coup de fil mensuel.

    Elle quitta la pièce, les épaules voûtées, loin de s’imaginer que l'objet de ses tracasseries se trouvait à quelques mètres d'elle. Il n’attendait qu’elle, logé entre sa lampe de chevet carmin en peau de porc et une boîte de clinex.

    La pluie claquait contre le vieux carreau mal isolé du corridor. Dissimulé derrière une pile de bouquins de psychologie, le petit mètre cinquante-cinq de la belle asiatique avançait difficilement le long des murs fissurés. Cordélia la percuta de plein fouet. Elle perdit, l’un de ses pince-nez. Depuis quand portait-elle des lunettes ? Non pas que celles-ci ne lui aillent pas. Bien au contraire, elles épousaient son visage à la perfection. D’ailleurs, Scarlett ne tarderait pas à la comparer à Isabelle Adjani. Sa passion pour les films oscarisés parlerait pour elle.

    Cordélia ramassa un des manuels dont Bo venait de perdre le contrôle. L'énigme de l'anorexie : la cage dorée d'Hilde Bruch. La jolie brune le camoufla sous son large sweat-shirt vert sapin. Elle se félicita de ne pas porter son uniforme.

    — S-A-P-R-I-S-T-I, Cordélia ! S'écria la petite Chinoise en prononçant les syllabes une part une, son regard porté sur la couverture encornée de Marlowe. T’es-tu décidée à prendre Théâtre ?

    — Mmm. J’ignore encore pourquoi. Je sens déjà mes jambes flageoler rien qu’en m'imaginant sur scène.

    — Tu l'as dans le sang, dans la peau même ! Tu joues à la perfection. Tu nous leurres à chacune de nos parties de « Vampire : La Mascarade » !

    — Ce n'est pas comparable ! Vous ne me jugez pas, vous. Mes parents seraient fous s'ils apprenaient que l'unique héritière de la joaillerie ne souhaitait qu’une chose : vivre une vie de bohème...

    Un courant d'air parcourut le cloître entraînant quelques feuilles jaunies dans son passage.

    — Allons manger une part de tarte au potiron, cette soudaine tempête m'a creusé l'appétit, mentit Cordélia pour masquer son embarras.

    — J'espère qu'il reste du pudding confit au gingembre, grimaça-t-elle.

    Elle détestait les desserts sucrés. « Défaut de fabrication » pensa-t-elle, un brin acerbe.

    Le thé Earl Grey et les petits gâteaux secs embaumaient de leur odeur épicée et fruitée le réfectoire. Bien que l’école fût localisée en France, le modèle anglais qui inspirait les lieux passait d’abord par les traditions culinaires de l’Outre-Manche. La salle était en émoi et les esprits en effervescence. Demain, la plupart des étudiantes seront rentrées au sein de leur famille pour les vacances. Cordélia regagnerait son luxueux appartement parisien. Scarlett irait sûrement rendre visite à d'anciennes connaissances. Tandis qu'elle… resterait ici... à tenir compagnie à la vieille Miss Darteyre et son inséparable obèse British Shorthair bleu, dont les mirettes jaune-orangé lui faisaient froid dans le dos. Une décharge électrisa sa colonne vertébrale.

    — Avez-vous vu comme la grosse Peggy-Sue s'empiffre de pâtisseries ? Se moquèrent ouvertement une bande de premières. Elles gloussèrent lorsqu'elles passèrent devant la tablée ù siégeait la carrure imposante de la jeune femme.

    — Si puéril ! ragea Cordélia

    Ses pommettes s'empourprèrent légèrement. Cela renforça davantage sa beauté naturelle.

    Des acclamations vinrent perturber leur discussion. Constance de Louvière empoignait la chevelure dorée d’Hortense Abbatucci lorsque le cuisinier franchi à vive allure les portes battantes afin de les séparer.

    — Avoue ! Beuglait Constance à l'adresse d’Hortense tout en se débattant pour échapper à l'emprise graisseuse du chef. Avoue tout ce que tu sais sur Victoria, sale fouine ou je me chargerai de te faire cracher le morceau peu importe ce que cela coûtera !

    Ses sclères étaient injectées de sang et elle luttait contre l'asphyxie. Hortense qui d'ordinaire dégageait une force à toute épreuve, tentait de dissimuler son malaise à son adversaire.

    — Dans mon bureau tout de suite ordonna la doyenne. Je crois que l'on a des choses à se dire Mesdemoiselles. Et par tous les saints, Constance, enlevez-moi ce bandeau de votre tête, en plus de pendre, il ne vous va guère !

    La jeune femme ne fut pas pour autant mise à mal par ces commentaires et garda la tête haute. Elle s’apprêtait à s’avancer lorsque, soudainement, son corps se figea. Un projectile violâtre similaire à un concassé de tarte à la myrtille, gicla sur le col de sa chemise.

    — Sale garce ! Maugréa-t-elle.

    Elle fusilla avec insistance Hortense du regard jusqu'à ce qu'elle finisse par se rendre compte qu'elle n'était pas l'auteure de cette fâcheuse plaisanterie.


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