• Chapitre 1

     

     

     

    Octobre 1990

    Scarlett Van Büren, quatorze ans, noua son épaisse chevelure rousse en une queue-de-cheval parfaitement droite. Elle battit des cils pour repousser, vainement, sa frange rebelle de ses grands yeux gris.

    Assise en tailleur sur le gazon verdoyant de Sainte-Bernadette, pensionnat pour jeunes filles de bonnes familles, l'adolescente pouvait sentir l'herbe frivole caresser ses cuisses menues. Le soleil, encore doux en cette fin d'octobre, réchauffa son dos endolori. Les sélections pour intégrer le club de Soule* avaient eu lieu le matin même et Mrs Steadworthy, comme à son habitude, usa de son éternelle rigueur pour l’inciter à se surpasser. Esquiver les coups était d'ordinaire sa spécialité, mais ses erreurs de placements avaient rendu son jeu mauvais. Les cours d’éthique auraient pu se suffire à eux-mêmes, mais elle se contrefichait des modes et des usages.

    Certaine de sa non-qualification au sein de l'équipe, Scarlett enfouit son visage rond entre ses doigts fins. Seul le Soule lui permettait d'apprécier un tant soit peu les rivalités constantes de Sainte-Bernadette.

    Perdu dans un écrin de verdure, au cœur du Lot et Garonne, l'établissement visait l'excellence par l'impassibilité.

     

    « Tolérance zéro » leur répétait Marie-Jane Klopstein, représentante des seniors et préfète en chef des dortoirs. Hélas, pas un élève ne l’écoutait, trop occupé à examiner ses sourcils noyés sous son imposante paire de lunettes. « Dieu, qu’elle ressemblait à une chouette ! » juraient-ils tous.

    Bien que le règlement intérieur interdît la consommation d'alcool et de tabac dans les locaux, les filles l’entravaient régulièrement. Les murs, tapis de briques rouges, gardaient le secret de leurs escapades nocturnes.

    Pourtant, le dépassement de soi et le développement de l'esprit de compétition étaient bien présents à Sainte-Bernadette. Et cela depuis de nombreuses années.

    Toutefois, une étrange atmosphère régnait dans les couloirs austères de l'école. Et pour cause, les oreilles indiscrètes répandaient une rumeur des plus déconvenues. Une lettre, retrouvée dans la maison des jeunes chastes, abordant d’indénombrable abus sexuels commis par un membre du corps enseignant, alimentait toutes les conversations. Au cœur de cette tourmente, la disparition intervenue sur cette même période, de Victoria Saint Léger, timide étudiante afro-américaine, affolait les résidentes.

    La cloche de la chapelle sonna midi lorsque Scarlett décida de quitter la confortable pelouse pour regagner le réfectoire. Bo Chan s'écroula à ses côtés sur une des vieilles chaises en bois rongées par les vrillettes. Elle éclata un paquet de Tyrell's. Le teint cireux et les yeux cernés, elle avait encore passé sa nuit à camper devant l'unique poste de télévision de la résidence. « Pour qui était-ce cette fois ? Les New Kids on the Block ? »

    — Pourquoi ne suis-je pas la seule élève de cette école à utiliser un pager ?

    Tous les dimanches, les premières années s'agglutinaient auprès du téléphone central pour écouter leurs messages. Bien souvent, l'engouement était si important, que la file d'attente pouvait s'étendre jusqu'à l'extérieur du bâtiment. L'hiver, les filles se munissaient alors de leurs gants et écharpes en laine, prêtes à affronter le froid.

    — J'ai dû me rendre à l'angle du réverbère pour une simple paire de chaussettes ! Gémie la jolie chinoise en croquant dans un pétale de chips.

    Scarlett ôta le capuchon de sa bouteille d'eau minérale et la porta à ses lèvres gercées. Elle masqua son geste de révulsion sous un sourire rayonnant dont elle seule avait le secret. « Terminer cette atroce journée par quelques gouttes de Gin n'avait rien de blâmable, pas vrai ? » Ce petit discours avec son for intérieur aurait pu être justifié si elle n'en était pas déjà rendue à sa troisième gorgée journalière.

    Lunettes rondes pointées sur le bout du nez, Cordélia Oberkamft happée par son livre de poche manqua de percuter leur chargée de cours, Adaline Ziegler. Malgré une apparence négligée, il émanait de Cordélia, une classe folle. Et que dire de sa vie ? À tout juste quatorze ans et globe-trotteuse dans l'âme, elle avait déjà fait le tour de bon nombre de capitales européennes. Elle avait partagé la résidence d'une adorable couguar, à la langue bien pendue, à Malte, puis, avait posé ses valises deux mois entiers à Athènes pour y vivre une brève mais intense romance avec son prof de voile. Pour Scarlett, la jeune femme incarnait tout ce dont elle avait toujours rêvé.

    — Êtes-vous au courant ? Les questionna-t-elle en relevant les yeux d'Hamlet de Shakespeare. Il paraît que Miss Sharps a glissé dans les escaliers en bois juste après que Robert les ais lustrés.

    — Carrément ? Rétorqua Bo.

    — C'est assez sérieux. Les cours de chimie sont annulés. Elle souffrirait d'une double fracture du col du fémur, si je ne m'abuse pas.

    Scarlett imagina dans quel état devait se trouver le pauvre Robert. Concierge au sein de l'établissement depuis trente ans, il faisait à présent partie des murs de l’école. Se rongeait-il les sangs ? Ou bien écoutait-il son vieux radio K7, étendu sur son petit lit ?

    — Savez-vous ce que cela signifie ? Murmura Cordélia, un soupçon d'excitation dans la voix alors qu'elle s'agitait brusquement.

    — Quoi ? La regarda Bo comme deux ronds de flan.

    — Le retour de nos soirées confidences.

    Une flamme se raviva dans les pupilles de Scarlett. Elle mourait d'envie de savourer une bonne Vodka Cerise.

    Néanmoins, une ombre s'ajoutait à ce tableau presque idyllique : le couvre-feu. Devait-elle prendre le risque d’encourir l'expulsion ?

    Imaginer la liqueur toucher le bout de ses lèvres suffi à contrer ses réticences.

     

    Son assuétude* pour l'alcool avait parlé pour elle. Cependant, Scarlett ignorait encore en être prisonnière.

     

         

                              

    *Jeu très populaire, aux origines mal définies (des écrits le mentionnent à la fin du 12ème siècle) dont la violence, la rudesse et les excès ont entraîné l'interdiction de la pratique à maintes reprises. Il perdit de son ampleur après la révolution de 1789, seul le Morbihan rural y joua jusqu'à la deuxième guerre mondiale. La soule serait l'ancêtre du football et du rugby actuels (sports).

    *Addiction

     


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